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Traumatisme psychologique : comprendre ce qui nous affecte profondément

Le traumatisme : comprendre ce qui nous affecte profondément

Certaines expériences laissent une trace qui ne ressemble à aucune autre. Pas simplement un mauvais souvenir que le temps finit par atténuer, mais quelque chose de plus profond — une empreinte qui modifie la façon dont on perçoit le monde, dont on se perçoit soi-même, et dont on entre en relation avec les autres. C’est ce que l’on désigne, en psychologie clinique, par le terme de traumatisme.

Le mot est aujourd’hui largement utilisé dans le langage courant, parfois au point d’en diluer le sens. Il est donc utile de revenir à ce qu’il recouvre réellement, aux mécanismes qui l’expliquent, et à ce que la recherche nous apprend sur ses effets — pour mieux comprendre pourquoi certaines personnes peinent à « tourner la page », non par manque de volonté, mais parce que quelque chose, en elles, a été profondément bouleversé.


Ce que signifie « être traumatisé » : au-delà du langage courant

Le mot trauma vient du grec et signifie littéralement blessure. En médecine, il désigne une lésion physique causée par un agent extérieur. En psychologie, il renvoie à une blessure d’une autre nature — invisible, mais tout aussi réelle.

Un événement traumatique est généralement défini comme une situation au cours de laquelle une personne est confrontée à une menace réelle ou perçue pour sa vie ou son intégrité, ou à celle d’autrui, et face à laquelle elle se trouve débordée dans ses capacités à y faire face (American Psychiatric Association, 2013). Mais cette définition, bien qu’utile, ne suffit pas à elle seule. Ce qui fait le traumatisme, ce n’est pas uniquement l’événement en lui-même — c’est la rencontre entre cet événement et la personne qui le vit, dans un contexte donné, avec une histoire donnée.

Deux personnes peuvent traverser la même situation et en sortir avec des vécus radicalement différents. Cette variabilité ne dit rien de la fragilité de l’une ou de la force de l’autre — elle témoigne de la complexité des facteurs en jeu.

L’âge au moment des faits, les ressources disponibles, la présence ou l’absence de soutien, le caractère unique ou répété de l’événement, et bien d’autres dimensions encore contribuent à cette variabilité (van der Kolk, 2014).


Ce qui se passe dans le corps et dans le cerveau

L’une des avancées majeures des dernières décennies est d’avoir montré que le traumatisme n’est pas seulement une affaire de pensées ou de représentations — il est aussi, et profondément, une expérience corporelle et neurobiologique.

Face à un danger, le cerveau déclenche une réponse d’alarme automatique, pilotée notamment par l’amygdale — une structure impliquée dans le traitement des émotions et la détection des menaces. Cette réponse mobilise l’organisme entier : accélération cardiaque, libération de cortisol et d’adrénaline, mise en tension musculaire. C’est le célèbre mécanisme de « combat, fuite ou figement » (fight, flight or freeze) décrit par Walter Cannon dès 1915 et largement documenté depuis (Porges, 2011).

Dans des circonstances ordinaires, une fois le danger passé, le système nerveux retourne progressivement à un état de repos. Mais lorsque l’événement dépasse les capacités d’intégration de la personne, cette régulation ne se fait pas. Le cerveau reste, en quelque sorte, coincé en mode alerte. L’hippocampe — impliqué dans la mise en mémoire et la contextualisation des événements dans le temps — peut voir son fonctionnement altéré, ce qui explique pourquoi les souvenirs traumatiques ne sont pas stockés comme des souvenirs ordinaires : ils restent fragmentés, sensoriels, envahissants (Brewin et al., 2010).

C’est ce phénomène qui est à l’origine des reviviscences — ces moments où un son, une odeur, une image suffit à replonger la personne au cœur de l’expérience traumatique, comme si celle-ci se rejouait dans le présent. Ce n’est pas une faiblesse psychologique. C’est la signature neurobiologique d’une blessure non intégrée.


Les différentes formes que peut prendre le traumatisme

Il est important de distinguer plusieurs réalités cliniques qui se recoupent sans se confondre.

L’événement traumatique désigne la situation elle-même — l’accident, l’agression, la catastrophe, la perte soudaine, l’abus. Mais tous les événements traumatiques ne produisent pas les mêmes effets, et tous ne conduisent pas nécessairement à un trouble.

Le stress post-traumatique — ou PTSD (Post-Traumatic Stress Disorder) — est le trouble clinique le plus connu associé au traumatisme. Il se caractérise par la persistance de quatre grandes catégories de symptômes :

  • les reviviscences
  • l’évitement
  • les altérations négatives des cognitions et de l’humeur
  • l’hyperactivation neurovégétative (APA, 2013)

Selon les études épidémiologiques, environ 20 à 30 % des personnes exposées à un événement traumatique développeront un PTSD (Kessler et al., 1995 ; Breslau, 2009).

Il convient de distinguer le trauma simple — lié à un événement unique, délimité dans le temps — du trauma complexe, qui résulte d’expositions répétées, souvent précoces, dans un contexte relationnel. Ces deux réalités cliniques méritent chacune un examen approfondi, et feront l’objet d’articles distincts sur ce site.

Ce que l’on peut souligner ici, c’est que le traumatisme ne se manifeste pas toujours de manière évidente. Il peut se dissimuler derrière une dépression, une anxiété chronique, un épuisement professionnel, des difficultés relationnelles persistantes, ou encore une impression diffuse de ne plus tout à fait être soi-même. Ces manifestations, qui peuvent sembler déconnectées d’un événement passé, sont parfois l’expression d’une blessure non reconnue et non traitée.


Le traumatisme n’est pas une fatalité

Cette précision est importante, et la recherche clinique le confirme : le traumatisme peut être traité. Le cerveau possède une plasticité remarquable, et les processus d’intégration traumatique — lorsqu’ils sont accompagnés dans un cadre approprié — peuvent permettre à une personne de retrouver un rapport apaisé à son histoire.

Parmi les approches dont l’efficacité est documentée, on compte notamment les thérapies orientées vers le trauma, telles que l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) ou l’ICV (Intégration du Cycle de la Vie), qui feront l’objet d’articles dédiés. Ces approches partagent un point commun : elles ne visent pas à effacer le souvenir, mais à permettre à la personne de l’intégrer — c’est-à-dire de le loger dans le passé, sans qu’il continue d’envahir le présent (Shapiro, 2018 ; Pace, 2003).

Le rétablissement après un traumatisme est possible. Il ne signifie pas oublier ce qui s’est passé, ni faire comme si rien n’avait eu lieu. Il signifie retrouver la capacité de vivre pleinement, sans que le passé dicte en permanence les termes du présent. Comme je l’ai exploré dans mes travaux de recherche sur le rétablissement en santé mentale (Dupuis, 2024), ce processus est rarement linéaire — il emprunte des chemins singuliers, à un rythme qui appartient à chacun.


Quand consulter ?

Il n’est pas toujours évident de faire le lien entre ce que l’on ressent aujourd’hui et un événement passé. Certaines personnes vivent pendant des années avec les conséquences d’un traumatisme sans en avoir conscience, ou en pensant que ce qu’elles éprouvent est « normal » ou inévitable.

Quelques signaux méritent attention :

  • des cauchemars récurrents ou des images intrusives
  • une vigilance constante et épuisante
  • un évitement de certaines situations ou de certaines personnes
  • une impression de vide ou de déconnexion de soi-même
  • des réactions émotionnelles qui semblent disproportionnées et difficiles à comprendre

Si ces expériences vous sont familières, il peut être utile d’en parler à un professionnel. Consulter un psychologue ne nécessite pas d’attendre que la situation devienne insupportable. La recherche montre que plus une prise en charge intervient tôt, plus elle est efficace — même si une aide apportée des années après les faits reste tout à fait possible et pertinente (Foa et al., 2009). Si vous hésitez encore, vous trouverez des éléments de réflexion utiles sur cette page dédiée.

La téléconsultation peut également constituer un premier pas accessible, notamment pour les personnes dont la mobilité ou le contexte de vie rend difficile un suivi en cabinet.


En résumé

Le traumatisme est une réalité clinique sérieuse, dont les effets s’exercent à la fois sur le plan psychologique, corporel et relationnel. Il ne se réduit pas à un « mauvais souvenir » et ne disparaît pas simplement avec le temps ou la volonté. Comprendre ses mécanismes, c’est déjà commencer à se défaire de certaines idées reçues — et parfois, à envisager différemment ce que l’on traverse.

Les articles à venir sur ce site approfondiront les distinctions entre trauma simple et trauma complexe, ainsi que les approches thérapeutiques spécifiquement conçues pour accompagner ces blessures.


M
Mathieu Dupuis
Docteur en psychologie clinique
Psychologue clinicien — Montreuil & visio

Références

  • American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). APA Publishing.
  • Brewin, C. R., Gregory, J. D., Lipton, M., & Burgess, N. (2010). Intrusive images in psychological disorders: Characteristics, neural mechanisms, and treatment implications. Psychological Review, 117(1), 210–232.
  • Breslau, N. (2009). The epidemiology of trauma, PTSD, and other posttrauma disorders. Trauma, Violence, & Abuse, 10(3), 198–210.
  • Cannon, W. B. (1915). Bodily changes in pain, hunger, fear and rage. Appleton.
  • Dupuis, M. (2024). Rétablissement, empowerment et inclusion : accompagner des personnes souffrant de troubles psychiatriques ayant connu des situations d’errance. Thèse de doctorat, Université Paris 8.
  • Foa, E. B., Keane, T. M., Friedman, M. J., & Cohen, J. A. (2009). Effective treatments for PTSD: Practice guidelines from the International Society for Traumatic Stress Studies (2nd ed.). Guilford Press.
  • Kessler, R. C., Sonnega, A., Bromet, E., Hughes, M., & Nelson, C. B. (1995). Posttraumatic stress disorder in the National Comorbidity Survey. Archives of General Psychiatry, 52(12), 1048–1060.
  • Pace, P. (2003). Life Span Integration: Connecting ego states through time. Eirene Imprint.
  • Porges, S. W. (2011). The polyvagal theory: Neurophysiological foundations of emotions, attachment, communication, and self-regulation. Norton.
  • Shapiro, F. (2018). Eye movement desensitization and reprocessing (EMDR) therapy: Basic principles, protocols, and procedures (3rd ed.). Guilford Press.
  • Van der Kolk, B. A. (2014). The body keeps the score: Brain, mind, and body in the healing of trauma. Viking.

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